A l'heure où l'interprétation de la musique baroque s'uniformise, diffusant un style «institutionel» plus soucieux de commodité que de pertinence historique (archet, chant, continuo), apparaissent des marges. Le plus souvent, celles-ci dévelloppent des réactions au système de référence sans pour autant mettre en cause ses fondements esthétiques. Ainsi, les réalisations de Fabio Biondi, de Rinaldo Alessandrini ou du Giardino Armonico opposent aux modèles venus du Nord une italianité sans véritable subversion dans son langage. C'est tout le génie des Sonatori de la Gioiosa Marca d'émanciper cette périphérie, de développer des outils techniques inédits et de dégager par cela même une extraordinaire puissance expressive. Installés à Trévise, ceux-ci se sont fait connaître il y a peu à travers trois remarquables enregistrements consacrés à Vivaldi (Divox). Si ces incontestables réussites devaient beaucoup aux pyrotechnies du violon de Carmignola, elles reposaient également sur l'homogénéité, la précision et la subtilité d'archet de l'ensemble. Ces qualités se retrouvent dans cet enregistrement consacré à la naissance de la sonate pour violon en Italie, complément au précédent récital de cet ensemble paru sous le titre «Balli Capricci e Stravaganze». L'élément le plus évident de cette réussite réside dans fascinant travail d'archet. Ecoutez pour commencer la sonate de Turini, un des joyaux de ce disque. La ligne initialequi s'étire, se cherche puis prend corps dans des dissonances est si malléable qu'elle peut se transformer sans rupture pour engendrer des gammes éloquentes. Jean Tubéry et sa Fenice (un des seuls ensembles à supporter la comparaison avec les Sonatori dans ce repertoire) devaient ici établir un contraste, une césure entre la contemplation et le mouvement, quand la souplesse des Sonatori permet de nourrir cette variété dans la continuité, d'abolir les frontières entre rythme et chant, parole et danse. Cette intégration du contraste dans la ligne évoque la dictilité de la langue italienne, priviliégie le plaisir de la parole sur celui du théâtre. Dans ce geste, la profusion ornementale n'est pas un ajout expressif ou décoratif mais l'expression d'un mouvement infini déjà en germe dans la ligne la plus dépouillée. Ce geste mélodique est équilibré par un subtil dosage de la polyphonie et soutenu par le continuo précis d'Andrea Marcon. Le travail sur la justesse, et en particulier sur le tempérament mésotonique, permet une remarquable fusion harmonique et enrichit les chromatismes d'un relief peu commun . Ainsi l'intensité ne s'obtient pas ici par un investissement expressif ou par un quelconque artifice mais par la cohésion sonore et dynamique, l'écoute et l'utilisation de la vie interne du son. Ces qualités sont plus évidentes encore quand on compare la Sonata XV de Castello avec l'enregistrement de Fabio Biondi (Opus 111). Biondi et ses partenaires s'épuisent à dramatiser la première section en un récitatif sans paroles. Au contraire, les nouveaux venus se contentent, tels des funambules ou des médiums, de faire sonner les harmonies pour trouver un point d'équilibre, de mettre en vibration les sphères qui s'animeront dans les imitations de la seconde partie. On reste suspendu à ces archets mystiques, fasciné par ces vertigineuses spirales (Castello, Fontana). De même, la comparaison du gigantesque Passermezzo concertato de Marini avec l'enregistrement d'Andrew Manze (HM) met en avant la superiorité des Italiens pour trouver immédiatement un mouvement parfaitement juste, qu'ils peuvent ensuite décliner avec liberté et imagination. Surpassant les belles réussites dans ce répertoire (La Fenice, et le superbe récital de Monica Huggett consacré à Fontana et Turini - Virgin), cet enregistrement exceptionel ne peut être comparé par sa radicale novation qu'à quelques rares réalisations baroques, dont les plus récentes sont les airs de Guédron par Claudine Ansermet (Symphonia) et les sonates de Bonporti par Chiara Banchini et Jesper Christensen (HM). A une rhétorique visuelle, aliénation musicale d'un siécle de l'image, ces réalisations opposent la boulversante force expressive d'une poésie sonore.